Quel est le nouveau paradigme qui permettra aux chercheurs de faire face au Big Data? Quelles sont les nouvelles voies de la communication scientifique ? Comment les bibliothèques académiques peuvent-elles survivre à la disparition de la publication papier ? Autant de questions actuelles que l’article de Tony et de Jessie Hey explore de façon visionnaire, proposant aux bibliothécaires un virage stratégique : mettre leurs compétences au service des nouveaux besoins des chercheurs. Si aujourd’hui, une décennie plus tard, toutes les prévisions des deux auteurs ne se sont pas (encore ? ) réalisées, un état des lieux rapide permet de comprendre que leurs recommandations n’ont rien perdu de leur pertinence…

L’e-science, le quatrième paradigme

Dès le début des années 2000, l’explosion de la masse des données d’un côté et l’essor d’internet de l’autre ont ouvert la voie au développement d’une nouvelle méthodologie de la recherche appelée « e-science ». Saluée comme « le quatrième paradigme » par ses adeptes, cette « networked, data-driven science », constituée d’un double réseau de chercheurs et d’une grille informatique, permet à des laboratoires distants d’exploiter d’immenses quantités de données. Pour rendre ce travail plus efficace, l’accès aux données – et plus largement à tous les résultats – de la recherche doit être géré de manière optimale et automatisée.

Des données brutes à la connaissance partagée

Tony et Jessie Hey estiment que l’avenir des bibliothèques académiques réside dans leur réactivité face aux nouveaux besoins des chercheurs. En effet, affirment-ils, les nouvelles exigences de l’e-science ont apporté de profonds changements dans le cycle de vie traditionnel des résultats de la recherche scientifique. Si par le passé le partage s’est fait seulement au bout des quatre étapes de la transformation du résultat – donnée => information => connaissance => communication –, aujourd’hui ce cycle de vie traditionnel est court-circuité pour permettre le partage direct des données :

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Les bibliothèques académiques – actrices traditionnelles de la dernière phase – doivent anticiper le mouvement et se positionner désormais comme centres de compétences stratégiques de la gestion à la fois des données, de l’information, de la connaissance et de la communication. Les bibliothécaires scientifiques doivent servir d’intermédiaire entre chercheurs et informaticiens pour permettre la création d’outils de gestion automatique respectant à la fois les besoins des chercheurs et les normes internationales. Seuls les outils respectant et les habitudes de travail des scientifiques et les pratiques éprouvées des sciences de l’information seront aptes à combler les besoins informationnels des chercheurs du 21e siècle.

Les nouvelles voies de la publication scientifique

Les dépôts électroniques, institutionnels ou organisés par domaine, constitueront dans l’avenir une part vitale de l’infrastructure de la recherche, affirment les auteurs. Ces dépôts contiendront tout aussi bien les publications que les données originelles, et participeront ainsi à toutes les étapes du cycle de vie des outputs scientifiques.
Pour être exploitables au public, ces bases de données locales doivent être open access et compatibles avec le format OAI-PMH, conditions qui permettent aux moteurs de recherche de moissonner leurs métadonnées dans les bases de données internationales.

De la prophétie à la réalité

Au moment de la publication de l’article en 2006 ces dépôts numériques sont déjà devenus pour certaines disciplines, comme la biologie ou la science de l’environnement, des formes complémentaires incontournables de la communication scientifique[i]. Les auteurs prédisent pour l’avenir la multiplication des dépôts institutionnels, ainsi que l’extension du paradigme « e-science » sur d’autres disciplines.
Aujourd’hui, une décennie plus tard, les dépôts en open access se multiplient[ii], de même que les initiatives pour inciter les chercheurs à y déposer les outputs de la recherche[iii]. Toutefois, jugés en partie inadaptés, en partie trop peu user friendly, ces dépôts restent encore peu attractifs pour servir de lieux de partage privilégiés[iv]. D’un autre côté, on observe souvent également un clivage net entre dépôt de données – géré par des chercheurs et/ou des archivistes – et dépôt de publications, confié à des bibliothécaires…
Cependant, cet état des faits ne fait qu’accentuer la justesse de la diagnostique de Tony et de Jessie Hey : associer les compétences des chercheurs à celles des bibliothécaires serait bénéfique aux deux professions. Car la révolution « e-science » ne peut pas être menée à bien sans l’intervention des spécialistes de l’information, et sans participation à cette révolution les bibliothèques académiques sont vouées à une lente agonie…

Post-scriptum

Heureusement certains ont bien compris l’urgence de la situation. Aujourd’hui, une nouvelle profession est née: celle du e-science librarian. Je vous conseille vivement d’aller feuilleter leur revue: qui sait, vous allez peut-être trouver votre nouvelle vocation!

Références

[i] Exemples cités dans l’article: ArXiv, PubMed Central, TARDis

[ii] Exemples en Suisse romande: FORS, UNIRIS, Serval, Archives Ouvertes

[iii] Cf. les règlements de divers bailleurs de fonds publics comme le FNS et Euresearch sur le site d’UNIRIS

[iv] Youngseek Kim, Melissa Adler (2015) et Youngseek Kim, Ping Zhang (2015).

Bibliographie

  1. Tony et Jessie Hey, « e-Science and its implications for the library community », Library Hi Tech (2006), Vol. 24 Iss 4 pp. 515 – 528, http://dx.doi.org/10.1108/07378830610715383
  2. Youngseek Kim, Melissa Adler, « Social scientists’ data sharing behaviors: Investigating the roles ofindividual motivations, institutional pressures, and data repositories », International Journal of Information Management 35 (2015) 408–418, Available online 13 May 2015, http://dx.doi.org/10.1016/j.ijinfomgt.2015.04.007
  3. Youngseek Kim, Ping Zhang, « Understanding data sharing behaviors of STEM researchers: The roles of attitudes, norms, and data repositories », Library & Information Science Research 37 (2015) 189–200, Available online 1 September 2015, http://dx.doi.org/10.1016/j.lisr.2015.04.006
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