Analyse de l’article What Kind of Science Can Information Science Be ? de Michael Buckland

Dans son article, paru en 2012 dans JASIST, Michael Buckland s’attaque à la tâche ardue maintes fois tentée et très polémique de poser le cadre de ce qu’est et de ce que pourrait être les sciences de l’information. Au travers de l’analyse de plusieurs mots-clés relatifs au domaine des sciences de l’information, il va déterminer ce qui n’entre pas dans le périmètre de la discipline.

Mettant en exergue les nombreuses contradictions de la terminologie lexicale des SI, il définit les fondements des sciences de l’information comme intrinsèquement culturels et exclut ainsi l’appartenance de la discipline à une science dite formelle ou naturelle. Arrivant donc à la conclusion que les sciences de l’information sont avant tout une science de l’artificiel, en opposition aux sciences formelles et naturelles.

Les sciences de l’information mais de quelle information ?

Afin de délimiter le cadre de cette analyse, l’auteur sépare du concept d’information ce qui n’appartient pas aux sciences de l’information.

Il exclut du domaine des sciences de l’information l’informatique et les technologies de l’information. Seul l’information définit en tant que savoir humain appartient au champ d’application des SI.

Dans l’information comme savoir humain, Buckland distingue trois catégories constituantes :

L’information en tant qu’objet, c’est-à-dire le document, qui est omniprésent dans notre société, a des usages multiples et tout autant de formes. Le seul point commun de tous les documents est leur valeur fondamentalement culturelle. Non pas culturelle dans un sens élitiste mais culturelle dans un sens populaire. La culture qui est composée des us et coutumes, des croyances, de la langue, de l’art, etc…

L’information en tant que connaissance, qui renvoie à la définition de la philosophie analytique : la connaissance est une croyance vraie justifiée. Dont va découler un conflit avec le côté subjectif d’une croyance dans une réalité objective. Et invalidera ainsi l’aspect objectif d’une connaissance.

L’information en tant que processus qui renvoie à l’apprentissage. Buckland décrit le processus d’apprentissage comme un changement de ce que l’on sait déjà plutôt qu’une simple addition à ce que l’on sait déjà. Il part du postulat que l’apprentissage est un processus incrémental.

S’il y a des maths c’est de la science…

Dans la discipline des sciences de l’information on retrouve également des domaines théoriquement plus scientifiques que ceux que l’on considère historiquement, par exemple la bibliométrie ou la recherche d’information. Du moment que l’on parle d’algorithmes, de formules ou de mesures chiffrées on part souvent du postulat qu’il s’agit d’une discipline plus scientifique qu’une autre ayant recourt à des mesures plus qualitatives. Néanmoins, Buckland met en lumière que, malgré les mesures dites scientifiques, la bibliométrie s’applique à mesurer une valeur subjective. Car, si le calcul est certes scientifique, la valeur de base ne l’est point. On ne sait pas pourquoi une personne a choisi de citer un article plutôt qu’un autre.

Il en va de même pour la recherche d’information où c’est la notion de pertinence qui pose problème. Car la pertinence est également très subjective, on ne peut jamais être sûr que l’information sélectionnée est plus vraie que toutes les autres non retenues.

Enfin, l’auteur se penche sur la question de l’interdisciplinarité des sciences de l’information. Si l’interdisciplinarité est souvent interprétée comme une force, elle peut être une faiblesse en cas de crise économique, car le budget des universités sera alloué en priorité aux facultés de « mono-disciplines », de sciences dites solides. Toutefois, le cas des SI est différent car les autres disciplines ont fondamentalement besoin des outils et des processus que notre domaine peut leur fournir (des bases de données spécialisées, des catalogues, des bibliographies, etc.).

L’auteur conclut en insistant sur l’hypothèse que c’est le contexte culturel des sciences de l’information, et ceci quelle qu’en soit la mesure qui les disqualifie au statut de sciences formelle ou naturelle. Il est intrinsèque au domaine et clairement indissociable de ce qui nous définit : la connaissance, les documents et l’apprentissage.

Généralisable ?

Tout d’abord, le contexte étasunien de l’article me semble réducteur. En effet, les Sciences de l’information en France sont nées dans un contexte différent et principalement d’une volonté d’indépendance par rapport aux Etats-Unis, afin de développer leurs propres bases de données, serveurs et expertises. Ensuite, le champ d’application même de la discipline est divergent entre les deux pays. En France, il ne s’agit pas seulement des sciences de l’information mais des sciences de l’information et de la communication. Il s’agit donc là d’un autre cadre du champ d’application de la discipline. Même si en Suisse nous sommes plutôt affiliés au paradigme étasunien, cela reste un point important qui empêche la généralisation à d’autres contextes culturels.

Quelle science ?

Un autre point faible de cet article est, d’après moi, le manque de réflexion sur ce qu’est la science. Buckland émet l’hypothèse que les sciences de l’information ne sont pas une science formelle ou naturelle mais ne définit pas clairement ce qu’il entend par là et positionne les SI en opposition à ce concept en les définissant comme une science de l’artificiel. Or, il ne décrit pas formellement ce qu’il entend par science de l’artificiel. Car on peut argumenter que toutes les sciences peuvent être des sciences de l’artificiel car elles sont organisées et catégorisées par l’homme.

Enfin, l’article en lui-même n’entraîne pas un bouleversement de paradigmes mais offre une nouvelle piste de réflexion quant aux fondements des sciences de l’information et leur caractère intrinsèquement lié à la culture.

Pour en apprendre plus sur le contexte français des sciences de l’information :

Fidelia Ibekwe-Sanjuan. Information science in France. Emergence, Evolution and Perspectives. Amanda Spink and Jannica Heinström. In, LIBRARY AND INFORMATION SCIENCE TRENDS AND RESEARCH: EUROPE, Emerald Insight, pp.273-295, 2012, Emerald Library and Information science book series, 978-1-78052-714-7.

Elodie Schwob

 

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