Touchant à divers domaines du savoir, des sciences et des techniques, les Sciences de l’information ne cessent d’ajuster leurs contours et leurs visées au gré des mutations, parfois vertigineuses, de leur objet d’étude: l’information. Matériau fondamental aussi bien qu’ancrage théorique, la notion d’information n’a pourtant jamais bénéficié d’une définition fixée et unanimement partagée par la discipline, ni en Europe, ni Outre-Atlantique. Son profil varie au fil des différentes approches dont elle est l’objet: sémiotique, structuraliste, sociale, déconstructiviste… La vision évolutionniste de l’information proposée par Marcia J. Bates présentée dans ce billet occupe une place importante dans cette liste incomplète et, bien sûr, destinée à s’allonger.

Les formes fondamentales de l’information

Bates – à qui on doit, entre autres, l’entrée « information » de l’Encyclopedia of Library and Information Sciences – illustre sa théorie de l’information principalement dans deux articles: Fundamental Forms of Information  et Information and Knowledge : an Evolutionary Framework for Information sciencemais seulement le premier sera traité ici. Un bref résumé du deuxième peut être consulté et mis en perspective avec d’autres études sur cet autre billet: Définir le concept d’information.

« L’information – affirme Bates – est le modèle (pattern) de la matière et de l’énergie » et seule l’entropie résiste à son déploiement par sa capacité de désagrégation et de désordre.

Selon cette définition, l’information ne coïncide pas avec la matière traversée d’énergie qui la compose, elle en est plutôt le modèle organisateur. Le monde existe par lui-même et les êtres vivants en perçoivent et en conçoivent les patterns d’une manière qui varie selon les espèces, les individus et le même individu à différents moments de son existence.

Si toute information structurée par la matière et par l’énergie est information naturelle, seulement son sous-ensemble – l’information représentée– appartient en propre aux êtres vivants. Deux catégories interdépendantes d’information le composent: l’information codée et l’incorporée. L’exemple le plus parlant de la relation entre ces deux groupes est offert par le lien existant entre le génotype et son phénotype, c’est-à-dire entre l’ADN d’une espèce et l’un de ses spécimens tel qu’il est façonné par son environnement. L’un « représente » l’autre et vice-versa, sans que pour autant aucune « ressemblance » au sens concret du terme ne soit constatée.

Les trois flux de l’information

Afin de mieux saisir la différentiation de l’information dans le temps, Bates emprunte à l’anthropologue Goonatilake la théorie des trois flux de l’information tout en leur assignant diverses formes fondamentales de l’information définies par ses soins. Au cours de l’évolution, selon Goonatilake, les êtres vivants ont emmagasiné et transmis l’information selon trois voies fondamentales: un flux génétique, un flux neuro-culturel, un flux exosomatique, c’est-à-dire à travers le génome, par le biais de la transmission culturelle et grâce à des dispositifs extérieurs aux corps. C’est le propre de l’espèce humaine d’avoir développé dans des proportions extraordinaires cette troisième voie à partir du moment où l’écriture a commencé à être consignée sur des supports durables.

Les 3 flux de Goonatilake

Les types d’information par flux pour Bates

1) Flux génétique Information génétique
2) Flux neuro-culturel Information expérimentée

Information agie

Information exprimée

3) Flux exosomatique Information intégrée

Information enregistrée

Résidu Trace d’information

Ce sont le flux neuro-culturel et, tout particulièrement l’exosomatique, noyau des Sciences de l’information, qui retiennent plus particulièrement l’attention de Bates.

L’information expérimentée, soit la conscience subjective que chaque être a d’être au monde, l’information agie, c’est-à-dire les actions que les êtres vivants entreprennent dans leur environnement à partir des informations stockées dans leur système nerveux et, enfin, l’information exprimée à laquelle appartiennent les cris des animaux tout comme les gestes et les langages utilisés dans la communication humaine, sont les formes fondamentales de l’information propres au flux neuro-culturel.

Deux autres formes fondamentales de l’information se partagent quant à elles le flux exosomatique: l’information intégrée ou les effets durables de la présence des êtres vivants sur terre, qu’ils soient accidentels, comme un sentier battu, ou volontaires, comme un outil façonné, et l’information enregistrée qui concerne toute entreprise de conservation de l’information à des fins de transmission ou de communication.

Trace d’information

La trace d’information, considérée par Bates comme un quatrième flux, correspond pour sa part aux procédés de dégradation de l’information quel que soit son flux originel. La trace marque ainsi le passage graduel de toute information représentée à l’état d’information naturelle.

Conclusions

La vision de l’information proposée par Bates a été saluée pour avoir su fonder une théorie de la réponse des organismes vivants à l’environnement selon les principes des Sciences de l’information.

Par ailleurs, l’attention consacrée à la trace est particulièrement bienvenue dans un moment où plusieurs études (voir « Trace », vous avez dit « trace »? et le numéro spécial de la revue Hermès en 2009) s’interrogent sur la possibilité que ce concept, opportunément interrogé, se transforme en un outil de compréhension et de catégorisation des traces numériques produites en quantités de plus en plus considérables.

Référence

BATES, Marcia J., 2006. Fundamental Forms of Information, Journal of the American Society for Information Science and Technology, 2006. N° 57, vol. 8, pp. 1033-1045, ISSN 0002-8231.