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Dans son article paru en 2015 dans la revue « Rue Descartes », Luciano Floridi professeur de philosophie à l’université d’Oxford, évoque les débuts et la nécessité d’une Philosophie de l’Information. Pour ce faire, il s’appuie sur les travaux du célèbre mathématicien anglais Alan Turing et en tire trois leçons fondatrices pour la Philosophie de l’Information (PI).

Luciano Floridi en appelle à la pleine inscription des sciences de l’information dans le champ de la philosophie et à l’édification des sciences de l’information.
Pourquoi Turing ?

Turing possède à lui seul une aura très importante au sein de la communauté scientifique et historique pour ses travaux. Il fait l’objet de films et de fictions et a inspiré un grand nombre d’auteurs de science fiction. Alan Turing s’est rendu célèbre pour trois réalisations importantes au cours de sa vie :

1) Sa contribution au décodage des codes de l’armée allemande durant la seconde guerre mondiale.
2) Ses travaux sur l’intelligence artificielle.
3) La conception d’une calculabilité qui rendra possible, entre autres, la création des ordinateurs que nous utilisons tous aujourd’hui.

Les trois leçons :

Première leçon

Pour commencer, l’information est un composé : une variable à laquelle s’ajoute un type de variable. Par exemple « 23 » n’est pas une information, en revanche « 23C° » en est une.

La première leçon philosophique que Luciano Floridi tire du travail de Turing, est le niveau correct d’abstraction. Le niveau d’abstraction est un exercice que notre cerveau effectue tous les jours très naturellement. Pour reprendre l’exemple ci-dessus, on peut aisément comprendre la phrase suivante : « Il fait bon dehors, il fait 23 ». La juste compréhension de cette phrase dépend du contexte. La simple phrase « il fait 23 » ne signifie rien.

Voilà précisément le problème que rencontre Turing dans ses travaux sur l’intelligence artificielle. Car s’il est une chose facile de comprendre des notions de températures, il est plus difficile de manipuler des variables telles que la « machine » et la « pensée » : qu’est-ce que l’intelligence et la pensée ?

Pour résoudre ce problème, Turing fixe un niveau correct d’abstraction et s’affranchit de devoir définir l’intelligence d’une machine : si on confond le comportement d’une machine avec celui d’un être humain, alors cette machine est intelligente. Le niveau d’abstraction de Turing est alors l’intelligence humaine. Il s’agit du test de Turing.
Le bénéfice de cette méthode qui a servi le domaine de l’intelligence artificielle peut également servir au philosophe qui tente perpétuellement de répondre à des questions dont les variables sont difficilement définissables. La méthode de Turing est également une aide à la réflexion du philosophe.

Le test de Turing pose d’autres questions philosophiques : l’intelligence humaine n’est-elle alors qu’une imitation. Suis-je humainement intelligent ou ne suis-je qu’une machine biologique qui imite un comportement ?

Deuxième leçon

Grâce à ses travaux sur la calculabilité, Turing démontre que tous les problèmes algorithmiques sont modélisables et solubles avec une machine. Sans avoir besoin de plus en dire, il s’agit d’une grande leçon pour le philosophe à qui l’on prouve qu’il est possible de résoudre tous problèmes pour autant qu’ils soient correctement modélisés.

Floridi nous rappelle également que derrière tous les problèmes importants de notre époque se cache une machine de Turing qu’il est possible d’utiliser philosophiquement pour aider à la résolution des problèmes. Enfin, c’est tout du moins la responsabilité du philosophe que de prendre en compte les sciences de l’information pour alimenter sa propre réflexion.

En effet, le philosophe n’est-il pas la barrière contre les préjugés et l’obscurantisme dans le contexte de surinformation de notre société ?

Troisième leçon

Pour terminer, Floridi évoque le concept de quatrième révolution anthropologique. Initialement, dans sa conception originale, l’homme est au centre de l’univers cosmique et spirituel. Or trois courants de pensée viennent bousculer ces croyances :

1) L’helio-centrisme : depuis Copernic, l’homme n’est pas le centre de son environnement cosmique.
2) L’évolutionnisme : depuis Darwin, l’homme n’est pas le résultat d’une création divine mais d’une longue évolution biologique hasardeuse.
3) La psychologie : depuis Freud, notre esprit n’est pas totalement transparent à nous même.

Voilà de quoi faire descendre l’homme de son piédestal. Or pour Floridi s’amorce aujourd’hui une quatrième révolution :

4) Informatique : depuis les travaux de Turing qui ont permis de créer l’outil informatique, nous sommes devenus des agents d’information incarnés, connectés et incorporés dans cette infosphère. Le fait d’être connecté perpétuellement, d’être confronté à ces flux d’informations continues, entraîne un bouleversement en profondeur de la condition humaine.

Que se passerait-il pour une personne coupée d’information et isolée ? Sera-t-elle toujours un agent informationnel faisant partie d’un tout ? Toutefois, elle demeurera toujours loin du centre de l’univers cosmique, biologique et psychologique.

Et après ?

Floridi insiste donc sur la nécessité de la philosophie dans ce contexte de société de l’information et alimente sa réflexion avec les travaux de Turing. Pour une meilleure compréhension de ses théories je ne peux que vous conseiller les lectures suivantes :

– The philosophy of information, Luciano Floridi, Oxford : Oxford University Press, 2011
– The Fourth Revolution – How the infosphere is reshaping human reality, Luciano Floridi, Oxford : Oxford University Press, 2014
– The Ethics of Information, Luciano Floridi, Oxford : Oxford University Press, 2014
– Alan Turing : le génie qui a décrypté les codes secrets nazis et inventé l’ordinateur , Andrew Hodges, Neuilly-sur-Seine : M. Lafon, 2015
– Alan M. Turing , Sara Turing, Cambridge : Cambridge Univ. Press, 2014
– Du zéro à l’ordinateur : une brève histoire du calcul, Christian Piguet, Heinz Hügli, Lausanne : Presses polytechniques et universitaires romandes, 2004
– Alan Turing’s ‘‘Computing Machinery and Intelligence’’, Cristiano Castelfranchi, Topoi. 2013, v.32, I.2, pp. 293-299, ISSN: 0167-7411 (Print) 1572-8749 (Online)