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A l’heure où l’on ne cesse de recevoir des publicités ciblées, des suggestions d’achats ou d’articles que nous pourrions aimer alors que nous n’avons rien demandé, où les employeurs font des recherches Google sur les candidats, où Facebook fait ce qu’il veut avec nos informations, et que nos données personnelles se monnaient, la gestion de notre présence et identité numérique est un enjeu de taille. Plus que la protection, c’est maintenant la réappropriation de l’identité numérique qui est cruciale.

Présence numérique : les médiations de l’identité

Les travaux de Louise Merzeau portent sur les rapports entre mémoire et information, et sur la traçabilité sur les réseaux. En 2009, elle publie dans la revue Les Enjeux de l’information et de la communication un article intitulé « Présence numérique : les médiations de l’identité ». Bien qu’il date de 2009, cet article et son sujet, l’identité numérique, sont encore tout à fait d’actualité.

Mais qu’est-ce que l’identité numérique ?

Afin de comprendre de quoi on parle, voici une carte heuristique représentant l’identité numérique, et la fragmentation qui en résulte. Cette carte heuristique a été réalisée par Francis Shanahan et est tirée du site identité-numérique.fr, qui explique de façon très claire ce qu’est l’identité numérique.

Les études de communication d’avant le web 2.0 et l’explosion des réseaux de communication considéraient l’individu comme appartenant à différentes classes stables, comme la tranche d’âge, le sexe ou la profession, sans entrer dans le détail des particularités individuelles.

Aujourd’hui, il n’est plus possible de se limiter à cette perception de l’identité : l’individu n’est plus réductible à des catégories. Il est une entité informationnelle, une collection de traces laissées au gré des connexions. C’est cette entité informationnelle qui intéresse tout le monde, car elle est constituée des données personnelles de l’individu. Or, tout sur le web se monnaie maintenant en données personnelles.

L’identité numérique dans la recherche d’information

En recherche d’information en ligne, le schéma a lui aussi un peu changé : auparavant, le système fournissait une réponse pertinente à l’utilisateur par ajustement progressif. L’utilisateur devait donc entrer un certain nombre de requêtes avant que le système ne puisse rendre une réponse pertinente. Maintenant, la pertinence est en fait indexée sur la personne telle que sa présence numérique la décrit en temps réel. Du coup, toute formulation de besoin est devancée, les contenus sont réorganisés afin d’être proposés en amont de toute requête.

On ne peut pas ne pas laisser de traces

Sur le web, toute transaction, requête, message ou interaction laisse des traces. Certaines sont laissées de manière consciente, comme un commentaire sur un blog par exemple, et d’autres sont très fines et pas toujours intentionnelles. Sur les réseaux, le volume des traces non intentionnelles laissées par un individu dépasse la part délibérée de ce qu’il y met. Même en voulant ne pas laisser de traces sur internet, du moment qu’on se promène sur les réseaux, on en laisse forcément. On ne peut donc pas ne pas laisser de traces, de la même façon qu’on ne peut pas ne pas communiquer.

Compte tenu de cette part non négligeable de données numériques non contrôlées que nous laissons sur notre passage et qui forment notre identité numérique, on ne peut pas assimiler la présence numérique à une représentation de soi. En revanche, l’identité que l’on construit sur les réseaux sociaux est un peu une exhibition de soi, et les informations que l’on y trouve sont pour une part renseignées directement de façon consciente par l’individu.

L’identité numérique sur les réseaux sociaux

Fanny Georges, citée par Louise Merzeau dans son article, propose une vision de l’identité sur les réseaux sociaux divisée en trois niveaux : identité déclarative, agissante et calculée.

L’identité déclarative est celle que l’on renseigne soi-même, avec des informations que l’on considère pertinentes : photo, biographie, état civil, préférences sexuelles, etc.

L’identité agissante est le relevé par le système des activités de l’utilisateur au sein du réseau. Dans le cas de Facebook, c’est par exemple « X vient de rejoindre tel groupe », ou « X vient de liker telle page ».

Le dernier niveau, l’identité calculée, est la comptabilisation du nombre d’amis, de posts écrits, de photo publiées, etc.

Ces trois couches identitaires sont liées entre elles, mais c’est à l’individu d’interpréter et d’ajuster les signaux qu’il peut utiliser sur ces trois couches pour impacter son influence ou sa réputation.

Toutefois, notre identité sur les réseaux est aussi en partie constituée de ce que les autres utilisateurs ajoutent comme informations sur nous (par exemple les tags, les identifications, les liens, les citations), que nous pouvons suivre mais pas directement contrôler.

Une identité sans distinction entre public et privé

Une fois toutes ces informations et traces mises ensemble et recoupées, par exemple par les moteurs de recherche ou les outils comme Money House, on obtient une identité numérique qui n’est plus distincte entre public et privé, et où on ne peut plus faire la différence entre les informations que l’on a renseigné soi-même, et les informations que l’on n’a pas forcément souhaité ajouter.

Comment se réapproprier son identité numérique ?

Face à cette externalisation de leur identité, les individus réagissent et tentent de se la réapproprier. Plusieurs solutions existent pour cela : certains font des actions individuelles visant à brouiller les pistes les concernant, en renseignant de faux profils, en utilisant des pseudonymes, plusieurs adresses mail, en faisant des déclarations mensongères ou en court-circuitant les recoupements avec des informations non pertinentes. Ces initiatives personnelles sont souvent peu efficaces, et coexistent parfois même avec des comportements d’exhibition.

Une autre façon de gérer sa présence numérique est d’effectuer une veille sur soi-même, en commençant par se rechercher sur Google. Cela permet d’avoir une vue d’ensemble sur son identité numérique comme elle serait présentée à quelqu’un faisant une recherche, par exemple un recruteur. Il est alors possible de modifier un peu cette page de résultats en l’influençant avec de nouvelles informations, qui pourront alors « enterrer » les traces que l’on ne souhaite pas voir apparaître en tête des résultats de recherche.

Une troisième méthode de réappropriation de l’identité numérique consiste à gérer sa visibilité par une démarche active. L’individu cultive alors son identité numérique, et contrôle ainsi son e-réputation. Le but n’est donc pas d’échapper à la surveillance des moteurs de recherche, mais au contraire d’organiser sa présence. C’est exactement le principe du e-portfolio : ne plus laisser les indices s’éparpiller, mais documenter soi-même son dossier personnel et gérer des portefeuilles d’identités.

Les possibilités pour les internautes de se réapproprier leur identité numérique sont donc peu nombreuses, et sont toutes de l’initiative de l’individu. Les pouvoirs publics recommandent aux gens de contrôler le plus possible leur identité numérique, mais ne mènent que très peu d’actions concrètes. Ce sont plutôt les associations et autres groupes qui tentent de sensibiliser les internautes, à travers des campagnes ou des chartes et guides de bonnes pratiques.

A la HEG, la formation Bachelor en Information documentaire comprend un cours de réalisation d’e-portfolio, ayant pour but de faire prendre aux étudiants le contrôle de leur identité numérique.

Réflexions

De votre côté, comment gérez-vous votre identité numérique ? Avez-vous le sentiment d’en avoir le contrôle, ou au contraire qu’elle vous échappe ? Pensez-vous que la gestion de la présence numérique est de la responsabilité de l’individu uniquement, ou que les pouvoirs publics devraient avoir une plus grande responsabilité ? Faudrait-il qu’à l’école obligatoire les élèves aient des cours de gestion de l’e-réputation, ou cela doit-il rester de la responsabilité privée des parents ?

Une chose est sûre, la question de l’identité numérique est un sujet brûlant dont on entendra encore beaucoup parler…


Pour aller plus loin :