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Le Web et nous

Le Web est-il un objet d’étude pour les sciences de l’information ? Oui, évidemment, a-t-on envie de dire. Encore faut-il savoir par quel bout le prendre. Le nombre de questions sans réponse qu’il pose est impressionnant et n’attend que d’être exploré. Petit tour d’horizon.

Depuis son arrivée dans les années 1990, le Web a connu un succès fulgurant et s’est imposé à tous les niveaux de la société. Au niveau de la sphère privée, la mode des blogs dans les années 2000, puis des réseaux sociaux dans la décennie suivante, amène à s’interroger sur les pratiques de mise en scène de soi et les besoins de reconnaissance publique. Les possibilités sont excitantes, mais ne se transforment-elles pas en nécessité ? En 2011, 41 % des Français déclaraient avoir du mal à se passer du Web pendant plus de trois jours et la possibilité de se connecter depuis une multitude d’appareil, et une multitude de lieux, ne rend pas la dépendance moindre.

Du côté de la sphère publique, les politiques n’ont pas manqué le départ du train : les premiers sites internet des partis politiques français sont apparus dans les années 1990. Les internautes n’ont pas suivi, que cela ne tienne : c’est désormais sur les réseaux sociaux que les décideurs sont actifs. Quels changements cela suppose-t-il dans les rapports entre élus et électeurs ?

Dans le monde du travail, on était connecté en réseau depuis déjà les années 1960. L’arrivée du Web n’a pas posé de problèmes majeurs, mais que de changements ! Une nouvelle révolution industrielle, disait-on dans les années 2000, sans se soucier du manque de recul. Il faut dire que les changements ont été nombreux dans les entreprises : de l’arrivée des start-up, des entreprises basées uniquement sur le Web, aux nouvelles manières de s’organiser et de communiquer qui ont permis d’étendre les marchés et de connecter tous les acteurs, les entrepreneurs ont su prendre leur parti du nouveau venu. Et le résultat, c’est qu’il n’existe plus (ou presque) de corps de métier qui puisse se passer du Web. Parce que désormais, le Web en entreprise, ce n’est pas un moyen de communiquer, mais un moyen de s’organiser.

Le Web, une ressource comme les autres

Le Web, une révolution ? Peut-être. Mais pas vraiment, si on en croit Jean-Michel Salaün. Le Web ne serait après tout que l’évolution logique de deux modèles existant depuis bien plus longtemps : les bibliothèques et la radio-télévision. Au premier il emprunte sa matière première, le document ; au second un fonctionnement en flux et en réseau.

C’est plutôt aux bibliothèques et aux stations de radio et de télévision de se révolutionner, s’ils veulent faire face à l’arrivée du Web. Pour les bibliothèques, il faudra apprendre à gérer les documents numérique, faire face à la consultation à distance et à l’arrivée de nouveaux acteurs dans le monde de l’information. Pour la radio-télévision, il faudra faire face aux pratiques du streaming et du podcast.

Mais le Web est encore jeune et donc instable. Les changements qu’il provoquera, tant dans les bibliothèques que dans la société dans son ensemble, sont encore à découvrir.

Le Web et la mémoire

Le problème principal que pose le Web, pour les sciences de l’information, c’est la quantité incroyable d’informations qu’il contient. Des documents, mais aussi des traces d’usages et des métadonnées dont l’existence est parfois obscure pour les utilisateurs lambda. C’est que ces traces implicites sont souvent collectées à leurs insu. L’historique des recherches sur Google, les boutons like cliqués sur Facebook, sont archivés et analysés par des algorithmes, puis resservis sous forme de recommandations aux internautes. Externalisé et ôté à notre contrôle, que devient notre rapport à la mémoire ?

Et que dire du problème de l’archivage du Web ? Avec un document devenu instable et des informations se multipliant à une vitesse affolante, la nécessité de sélectionner semble évidente. Encore que ? La très respectée Bibliothèque du Congrès, par exemple, a pris la décision d’archiver Twitter dans son ensemble, sans faire de sélection. Des milliards de messages et les réseaux de relations existant entre eux sont conservés tels-quels. Est-ce la bonne solution ? Faut-il plutôt faire comme l’Institut national de l’Audiovisuel, ou la Bibliothèque nationale de France qui conservent uniquement les pages concernant leurs domaines respectifs ? Ou le futur se trouve-t-il dans les pages du site archive.org, la bibliothèque de l’internet ?

Analyser le Web

Toutes ces questions sans réponses attendent la venue des chercheurs de demain. Quelques conseils, cependant, avant de se lancer à l’assaut de l’analyse du Web.

Premièrement, ne pas oublier de prendre en compte la multiplicité des formats. Un document aussi simple en apparence qu’un texte prend une toute autre dimension dès lors qu’il est publié sur le Web. Il n’apparaîtra pas de la même façon sur un écran d’ordinateur ou sur celui d’un téléphone, par exemple. L’analyste devra tenir comte de l’architexte – dans ce contexte, cela signifie examiner non seulement le texte lui-même, mais aussi ses conditions de production et de réception. Et que dire de la signification de certains signes propres à Internet, comme le lien hypertexte ?

Les méthodes des sciences humaines et sociales peuvent être adaptées pour analyser le Web. Si l’on s’intéresse aux bases de données, il faut, comme pour tous corpus, se demander comment les données ont été sélectionnées et archivées.

Au delà des documents, le Web regorge de mesures de toutes sortes : mesures de contenus, de pratiques, de flux sont à portée de souris. Là aussi, il faut s’interroger sur les principes et les enjeux qui leur ont donné naissance. Le PageRank de Google détermine dans quel ordre afficher les résultats d’une requête. Pour cet algorithme, la pertinence d’une page dépend du nombre d’autres pages qui la citent. C’est une mesure quantitative qui prétend donner une idée qualitative d’une page, ce qui n’est pas sans problème pour interpréter les données. Et sur le comportement des utilisateurs, qui se contentent généralement des premiers résultats rapportés par leur requête.

Le futur

Le Web touche à toute la société : sphère publique et privé, monde du travail et de la politique. Les courageux chercheurs auront donc intérêt à ne pas se contenter d’un seul angle d’analyse. Au contraire, c’est en multipliant les points de vue qu’ils pourront au mieux examiner les changements. Et surtout, ne pas oublier : le Web est jeune, il change vite, et la société bouge avec lui comme elle peut. Le processus n’est pas terminé.

Ce que le futur nous réserve, on peut déjà le deviner, mais on ne peut pas encore le savoir.

Références :

BARATS, Christine, 2013. Le web, outils de communication, objet de connaissance. In : OLIVESI, Stéphane (dir.). Sciences de l’information et de la communication. Objets, savoirs, discipline, Presses universitaires de Grenoble, pp. 55-171.

SALAÜN, Jean-Michel, 2012. Vu, Lu, Su. Les architectes de l’information face à l’oligopole du Web. Paris : La découverte

Lien vers la présentation : Barats_Web