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Quel est l’intérêt pour l’entreprise de la prise en compte en veille technologique des brevets des tiers? Quels sont les liens avec l’innovation, dans une optique stratégique? Sylvain Mbongui-Kialo, dans un article publié dans la Revue Française de Marketing, part à l’exploration du sujet avec une étude de cas dans le secteur automobile. Ce qui en ressort met en lumière l’état encore expérimental de la démarche et le manque de visibilité de notre profession de spécialistes de l’information.

Le brevet, entre protection et stratégie

revuefrancaisemarketingLa thèse principale de recherche de l’auteur porte sur un rôle méconnu du brevet au sein du processus d’innovation : loin d’être seulement un output, matérialisation des résultats des projets de recherche d’une organisation, le brevet peut représenter un input, en fonction stratégique. Un état de l’art de la littérature sur le sujet révèle entre autres que, en raison de ses caractéristiques intrinsèques, le brevet est potentiellement un intéressant outil de veille, qui enregistre l’innovation avant tout autre support, permet de remonter la filière complète d’une technologie, informe des avancées technologiques des concurrents et est donc un facteur d’accélération des progrès techniques.

Des utilisations variées

Pour son étude, l’auteur a mené des entretiens semi-directifs dans les bureaux d’étude de PSA Peugeot-Citroën, groupe classé en 2013 premier déposant de brevets français pour la septième année consécutive. Différents usages de l’information issue des brevets des tiers à des fins d’innovation ont pu être ainsi documentés. Un état des lieux sur un projet véhicule complet permet, par exemple, de mettre en évidence les sujets nouveaux, protégés ou non. Également, les rapports d’antériorité peuvent engendrer des réorientations de la recherche et un affinement du raisonnement.

Si le brevet représente un instrument d’information sur les avancées technologiques des tiers à des fins concurrentielles, ce sont les failles qui paraissent offrir une grande opportunité du point de vue de l’innovation, car leur identification et exploitation est souvent le point de départ pour une nouvelle invention. Dans l’ensemble, la recherche brevet aide aussi à repérer les “points chauds”, c’est-à-dire les domaines où il y a une accumulation de demandes de brevet et qui sont indicatifs des tendances techniques et commerciales.

Un manque de démarches établies

Du point de vue des pratiques, la recherche met en évidence trois types de veille : ponctuelle (spontanée, sur un sujet précis), réactive (pour identifier opportunités et menaces et interpréter les grandes tendances scientifiques) et anticipative (visant à prévoir de façon probabiliste les évolutions scientifiques). Le traitement de l’information brevet aux fins de son intégration dans le processus de décision est ensuite représenté en une séquence linéaire en sept phases :

Les phases d'utilisation du brevet avant son intégration dans le processus de décision. Image: Sylvain Mbongui-Kialo

Les phases d’utilisation du brevet avant son intégration dans le processus de décision. Image: Sylvain Mbongui-Kialo

Cependant, l’élément le plus frappant est le manque d’une méthodologie préalablement établie : « La méthode n’est pas clairement définie. Chaque expert ou ingénieur (la) fait à sa manière ». Le recours aux brevets de tiers est alors dicté soit par l’expérience antérieure du salarié, soit par la culture brevet du bureau d’études. Même dans le cas de l’existence, à l’intérieur de certains bureaux d’études, de « cellules d’intelligence technologique », mandatées à plein temps pour faire de la veille, ces structures ne s’occuperaient que de veille concurrentielle et ne participeraient pas à cette démarche.

Des difficultés évidentes

Par ailleurs, la recherche dans les bases de données brevet pose, selon les témoignages récoltés, un certain nombre de difficultés. Un élément typique est la complexité des recherches par mots-clés thématiques, à cause du fait que les synonymes et la complexité du langage technique sont souvent exploités pour réduire la visibilité des brevets face aux concurrents.

Un brevet Peugeot Citroen sur Espacenet

Un brevet Peugeot Citroën sur Espacenet

Mais les interviewés qui affirment ne pas utiliser l’information brevet dans leur travail, bien que minoritaires, citent d’autres raisons, telles que : le manque d’outils pertinents, la difficulté d’utilisation des interfaces de recherche, la complexité des contenus du point de vue technique, linguistique et légal, la perte de temps, la nécessité de passer par le biais du service brevet pour trouver des résultats pertinents. On préconise donc une action de sensibilisation de la part du service brevet au sein des bureaux d’études pour vulgariser l’utilisation du brevet.

Le veilleur, cet inconnu

Aux yeux d’un spécialiste de l’information, l’article est révélateur, d’un côté, de l’intérêt pour la veille technologique de la part des entreprises qui misent fortement sur l’innovation technologique, et d’un autre, d’une convergence de thèmes avec les sciences de gestion. Mais l’analyse des résultats est surtout la preuve que la veille est encore souvent perçue comme une compétence, et non pas comme un métier à part entière.

La recherche d’information brevet, telle qu’elle est délinéée dans l’étude, est réalisé de façon improvisée et fragmentaire et n’évolue pas dans les pratiques systématiques, cycliques et structurées qui caractérisent la veille. D’ailleurs, l’intervention d’un professionnel du domaine de l’information n’est jamais suggérée, même face à une difficulté explicite communiquée par une partie des interpelés.

Un approfondissement sur les raisons de ce choix serait intéressant, d’autant plus que les structures mises en place au niveau de la veille concurrentielle, citées dans le texte, semblent jouir d’un accueil positif. Comme l’auteur l’affirme dans sa conclusion, la recherche mérite donc d’être affinée et vérifiée sur un échantillon plus large et varié. Entretemps, c’est à nous, spécialistes présents et futurs du secteur, de travailler pour faire connaître et mettre en valeur notre professionnalisme.


Référence: Mbongui-Kialo, Sylvain, 2013. “Le brevet comme instrument de veille technologique et d’innovation: une application au secteur automobile”. Revue Française de Marketing. Septembre 2013. N. 243, 3/5, pp. 53-62.

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