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« L’usager au centre ! » Voilà qui ne sonne pas comme un slogan libérateur et ressemble à une évidence. « Peut-être suffirait-il de le nommer client et il sera transformé en roi ? », pensai-je, perplexe, devant la borne de paiement automatique du centre commercial avec mes pièces sonnantes, trébuchantes et inutiles. La majorité de nos interactions se font avec des machines, au moyen d’interfaces. Or, la vie humaine ne saurait se réduire à la mécanique, ni même à un processus de traitement de l’information. L’humain, de par son appartenance au règne animal, est un être émotionnel.

Visage de singe, gravure.

Source : DARWIN, 1872. Disponible à l’adresse : https://www.flickr.com/photos/internetarchivebookimages/14598469209/

La science de l’information, des bibliothèques et de la communication n’aurait-elle pas omis cette particularité centrale de l’utilisateur des bibliothèques, de leurs services et des outils de recherche ? Peut-être. Mais depuis quelques années, un nouveau courant de recherche explore l’affect et les émotions. Ina Fourie et Heidi Julien, dans leur article IRS, information services and LIS research – a reminder about affect and the affective paradigm … and a question, tentent de vérifier si ce courant est en passe de fournir un nouveau paradigme à la science de l’information (FOURIE, JULIEN, 2014).

Du rééquilibrage à la transdisciplinarité

Fourie (2013) propose de trouver un nouvel équilibre entre les technologies de l’information et de la communication (ICT), les systèmes de recherche d’information (Information retrieval systems, IRS) que sont par exemple les OPAC, les bases de données, Google Scholar ou les moteurs de recherche, et les utilisateurs. Ce rééquilibrage passe par une reconsidération des méthodes d’évaluation de ces systèmes de recherche et des services proposés par les bibliothèques. Traditionnellement (dès les années 1960), le paradigme utilisé a été celui des systèmes, lorsqu’il s’agissait d’évaluer les bases de données. Au début des années 1990, l’approche cognitive se développe. Puis, au tournant du siècle, est introduite l’approche socio-cognitive. À cette liste s’ajoute désormais le paradigme de l’affect.

Ces différents paradigmes ont bien entendu tous leur pertinence. Ils ne recoupent pas les mêmes portions du champs de recherche, aussi est-il souhaitable de parvenir à les utiliser de manière complémentaire. Tous les chercheurs ne sont pas en mesure de les maîtriser tous, ce qui argumente une fois de plus en faveur de collaborations transdisciplinaires. D’autant que la connaissance des comportements informationnels (Information Behavior) n’est pas encore suffisante au regard de la diversité croissante des publics à servir : chercheurs et étudiants sous la pression d’une compétitivité accrue, personnes âgées disposant de plus de temps disponible, mais dont la santé est souvent plus fragile, et l’apparition de personnes prêtes à utiliser leur temps libre pour construire, diffuser et partager de l’information et de la connaissance, par exemple en éditant des articles sur Wikipédia.

Vers un paradigme de l’affect ?

Le rôle de l’affect a été reconnu dans bien des disciplines, que ce soit la psychologie, l’éducation, les sciences cognitives, les neurosciences, l’informatique ou encore l’intelligence artificielle. La science de l’information et l’étude des comportements informationnels portent leur attention sur le paradigme de l’affect depuis le début des années 1990. Son importance a été remarquée dans l’étude des interactions homme-machine, dans les processus d’adoption des nouvelles technologies ou dans la recherche et l’utilisation et la compréhension de l’information. L’affect a également été mentionné dans des travaux s’intéressant aux responsabilités sociales des bibliothécaires dans leur rapport aux minorités. Des études sur les compétences informationnelles (Information literacy) des étudiants tendent à montrer que l’affect doit être pris en compte. L’affect de personnes en recherche d’information, bien entendu, mais également celui des bibliothécaires proposant une aide ou une formation.

Homme dubitatif. Photographie noir-blanc

Source : DARWIN, 1872. Disponible à l’adresse : https://www.flickr.com/photos/internetarchivebookimages/14762147116/

Le rôle de l’affect est bien reconnu. Mais peut-on vraiment parler de paradigme ? Kuhn, dans The Structure of scientific revolutions, définit le paradigme comme un ensemble de résultats scientifiques reconnus constituant le cadre de référence admis par une communauté de chercheurs, à une époque précise. Nahl et Bilal (2007) argumentent en faveur de ce paradigme et montrent qu’il est au croisement de nombreux champs, parfois relativement proches et qui ont déjà été mentionnés ici : science cognitive, psychologie, éducation, éthno-méthodologie, communication, neurosciences, informatique, etc. Dans d’autres travaux, le paradigme de l’affect est explicitement mentionné, comme objet d’étude en science de l’information ou dans le cadre de la co-conception de systèmes d’aide pour les publics empêchés. De plus, ce paradigme existe déjà dans d’autres disciplines, de l’histoire de l’art aux études genres, en passant par les sciences médicales.

Intégration dans la formation

Le statut encore incertain du paradigme de l’affect — émergeant ou établi — ne doit pas empêcher notre domaine d’étude d’en tenir compte, et même de l’insérer dans les cursus de formation des professionnels. Cette intégration est d’ailleurs déjà en partie commencée, sous diverses formes. Il est certain que les professionnels en science de l’information, de la communication et des bibliothèques doivent connaître l’importance de l’affect dans les processus cognitif, être capables d’observer et de prendre en compte les états affectifs des usagers comme d’eux-mêmes, voire être capables d’encourager les utilisateurs de leurs services à expliciter leurs émotions, afin d’améliorer encore la qualité et l’adaptation des services proposés.

Enfin, l’apport de ce paradigme dans la compréhension des interactions entre l’humain et l’information, que ce soit pour la conception et l’évaluation d’outils de recherche ou de services, ou pour construire avec les usagers leur information literacy, est tel que les chercheurs en science de l’information et les professionnels de nos domaine devraient travailler à son établissement plus affirmé.

Références

DARWIN, Charles, 1872. The expression of the emotions in man and animals. London : John Murray. Disponible à l’adresse : https://archive.org/details/expressionofemot1872darw

FOURIE, Ina et JULIEN, Heidi, 2014. IRS, information services and LIS research – a reminder about affect and the affective paradigm … and a question. Library Hi Tech. 11 mars 2014. Vol. 32, n° 1, pp. 190‑201. DOI 10.1108/LHT-10-2013-0144 [Accès sur abonnement].

FOURIE, Ina, 2013. All about information – balancing ICT, IRS, users and making a difference. Library Hi Tech. 2 septembre 2013. Vol. 31, n° 3, pp. 554‑561. DOI 10.1108/LHT-06-2013-0068 [Accès sur abonnement].

KUHN, Thomas S., 1962. The structure of scientific revolutions. Chicago : Phoenix.

NAHL, Diane (éd.), 2007. Information and emotion: the emergent affective paradigm in information behavior research and theory. Medford : Information Today. ASIST monograph series. ISBN 9781573873109.

Lien vers la présentation : Affective paradigm.