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Le domaine des sciences de l’information est si vaste qu’il est encore difficile d’en proposer une cartographie qui serait acceptée à l’unanimité par les différents acteurs de la discipline. Malgré l’aspect transdisciplinaire des sciences de l’information, il est tout à fait possible d’identifier des approches et des concepts communs aux différents sujets couverts par le domaine. Largement acceptée dans le champ des sciences de l’information, l’approche constructiviste est l’une de ces tendances forte.

Le constructivisme replace l’individu au centre du concept d’information. L’information n’est plus considérée comme un objet neutre et objectif dont on pourrait déduire le sens par une observation empirique. L’information est bien plus une construction personnalisée de l’individu. Les connaissances, les expériences et les valeurs des individus influencent la façon dont ils sélectionnent ou ignorent l’apport d’information. Cette approche porte donc l’attention sur les individus et leurs besoins informationnels. Idéalement, cela permettrait donc de créer des systèmes d’information qui répondraient parfaitement aux besoins des utilisateurs.

A la lumière de ces quelques considérations, il paraît important de développer des méthodes et des modèles permettant d’observer et d’analyser ces utilisateurs aux besoins si personnels et divers. Un des modèle qui permet une telle étude est celui du Sense-making. Dans son article, «  Sense-making : un modèle de construction de la réalité et d’appréhension de l’information par les individus et les groupes « , Dominique Maurel se penche sur le sujet et s’intéresse au modèle développé par Brenda Dervin.

Chercheuse assidue dans les domaines de la recherche de l’information et de son utilisation, Brenda Dervin propose un cadre théorique et une méthodologie pour comprendre les processus de construction de la réalité et d’appréhension de l’information par les individus. Dervin développe son modèle théorique du Sense-making au début des années 1980. Son approche a pour but de modéliser les comportements d’individus en situation de manque d’information. Pour ce faire, Dervin utilise un schéma qu’elle a crée elle-même.

1999

Le schéma représente donc les différents éléments qui entrent en jeu au cours d’un processus de recherche d’information. Tout d’abord, l’individu est volontairement dessiné d’un trait ondulé pour illustrer la nature subjective de l’individu. Ensuite l’action est délimitée dans le temps et l’espace. C’est-à-dire que le comportement de l’individu est déterminé par le moment et l’endroit où dans lesquels il s’inscrit.

Les trois concepts fondamentaux du modèle sont : la situation initiale de l’individu, le manque (« gap ») et le résultat final. La situation initiale de l’individu est déterminée par son histoire, son expérience et ses horizons présents et passés. Le « gap » est le manque d’information, les questions que se pose un utilisateur. Le résultat est l’aide obtenue et les conséquences de la recherche d’information.

Pour passer de la situation initiale au résultat, Dervin propose le concept du pont ou « gap-bridging ». En effectuant une recherche d’information, l’individu va pouvoir construire un pont informationnel qui lui permettra d’avancer et de combler son manque. Le pont est constitué d’idées, de pensées, de valeurs, de souvenirs qui se combinent pour faire sens du « gap ».

Mais Dervin ne s’arrête pas à ce modèle un peu simple. Son modèle est encore en construction et de nombreux concepts vont venir s’y ajouter, comme on peut le constater sur ce schéma datant de 2006.

2006

Sur ce modèle plus complet on constate l’ajout d’un parapluie du contexte. L’individu ne se définit pas uniquement en fonction de ce qui est propre à sa situation personnelle, mais aussi en fonction de ce qui l’entoure. Sa culture, les structures de pouvoirs qui l’entourent ainsi les structures du savoir dans son domaine sont autant de facteurs susceptibles d’influencer son comportement informationnel.

Le pont lui-même est aussi modifié. Il est maintenant composé de multiples briques d’information issues de sources diverses qui ont été jugées pertinentes par l’utilisateur. Ces briques illustrent aussi le dynamisme du processus. En effet, une fois que le début du pont est construit, l’individu pourra déjà s’appuyer sur ces briques pour continuer d’avancer. Il est aussi important de noter le caractère itératif du processus. Le résultat d’un pont franchi peut tout à fait être la découverte d’un nouveau manque.

Le modèle de Dervin a fortement marqué la recherche sur les comportements informationnels en focalisant l’attention sur les utilisateurs plutôt que sur les systèmes. Son travail a été essentiel dans l’acceptation du modèle constructiviste dans le domaine des sciences de l’information.

Bien que la méthodologie développée par Dervin se limite à une application dans un contexte de recherche d’information, son modèle a inspiré de nombreux chercheurs dans autant de domaines différents. Son schéma théorique été adapté et complété afin de servir les besoins de disciplines aussi diverses que les relations internationales, l’étude de l’interaction humain-ordinateur ou les sciences de la gestion. Dominique Maurel propose d’ailleurs une étude du modèle de sense-making de Karl Weick pour les groupes dans un contexte organisationnel.

Le sense-making de Brenda Dervin est donc un objet fondateur pour les sciences de l’information. Il a permis d’ouvrir de nombreux champs d’études liés aux besoins des utilisateurs et à la subjectivité de l’information.

Audrey Bongard

Dominique Maurel, « Sense-making: un modèle de construction de la réalité et d’appréhension de l’information par les individus et les groupes », Etudes de communication.[En ligne], 35. 2010, mis en ligne le 01 décembre 2012.

Reijo Savolainen, « Information Use as Gap-Bridging: The Viewpoint of Sense-Making Methodology », Journal of the American Society for Information Science and Technology, June 2006.