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Sylvie Leleu-Merviel et Philippe Useille, dans leur article Quelques révisions du concept d’information, s’interrogent sur la définition de l’information. Les auteurs, tous deux enseignants en Sciences de l’information et de la communication à l’Université de Valenciennes, partent du constat que, malgré la place centrale qu’occupe ce concept dans notre société, souvent qualifiée de « société de l’information », il n’en existe pas une définition précise et ralliant toutes les disciplines dans lesquelles il apparaît. Et c’est peut-être là l’une des sources du problème : le terme est utilisé aussi bien par un informaticien, un biologiste ou un journaliste. D’après Rafael Capurro et Birger Hjorland, s’il existe une confusion autour de la définition de l’information, c’est précisément parce que le concept provient à la fois des sciences exactes et des sciences humaines et sociales. Les unes et les autres ne s’accordent pas au sujet de la relation qu’entretient l’information avec le sens.

L’article se présente comme une revue d’écrits scientifiques. Il se réfère d’abord à l’article de Capurro et Hjorland, The concept of information, qui offre une vue d’ensemble des enjeux liés à la définition du concept d’information. Il expose ensuite quatre théories de l’information, que nous allons évoquer dans la suite de ce billet.

La théorie mathématique de l’information – Shannon, Weaver, 1949

En 1949, Claude Shannon et Warren Weaver, tous deux ingénieurs, écrivent le livre qui fonde leur théorie : The Mathematical Theory of Communication. La théorie mathématique de l’information cherche à quantifier l’information. Elle utilise pour cela une unité de mesure : le bit. Appliquée dans un premier temps à la transmission télégraphique, elle cherchait avant tout à déterminer le niveau maximal de compression des données et le taux maximal de leur transmission. Cette théorie ne prend pas en compte le sens véhiculé par l’information. Dans les exemples suivants, la réponse “oui”, malgré un contenu sémantique à l’évidence bien différent, contient dans les deux cas la même quantité d’information.

– Est-ce que les feux de votre voiture sont restés allumés depuis trop longtemps sans que votre batterie soit rechargée ?
– Oui.

– Est-ce que tu m’aimes ?
– Oui.

Mais la question de la sémantique divise Shannon et Weaver. Si le premier estime qu’elle n’est pas pertinente à la bonne transmission d’un message, le second y voit un point important pour le développement futur de la théorie. En prenant en compte le sens, Weaver caresse l’espoir de voir toutes les sciences se réunir autour d’un même concept d’information. Mais ce projet n’a pas abouti, car, dans les faits, personne n’a réussi à intégrer les aspects sémantiques au sein du modèle quantitatif de la théorie mathématique de l’information.

La définition diaphorique des données – Floridi, 2005

Dans son article Semantic conceptions of information, Luciano Floridi, un philosophe italien, s’intéresse, dans une vision constructiviste, au rôle que prend l’information dans la construction de nos représentations de la réalité. Il définit l’information en partant de la notion de « donnée », réflexion qui s’intègre dans ce qu’il appelle une « définition générale de l’information », où l’information est comprise en terme de données + signifiance. La notion de signifiance amène une dimension subjective (les données doivent signifier quelque chose pour quelqu’un), dimension qui se retrouve dans l’approche par patterns de Marcia J. Bates.

L’approche par patterns – Bates, 2005               

Bates, dans son article Information and knowledge : an evolutionary framework for information science, cherche à proposer une sorte de socle conceptuel, une définition de l’information qui soit utilisable en physique, en biologie, en sciences humaines et sociales. Elle essaie de concilier la perspective subjective propre aux sciences humaines et la perspective objective propre aux sciences positives.

Elle propose trois catégories d’information :

Information 1 pattern d’organisation de matière et d’énergie Un signe de main
Information 2 pattern d’organisation de matière et d’énergie + signification Un signe de main signifiant “viens par ici”
Connaissance Information 2 + relation avec des connaissances pré-existantes Ce geste est étrange de sa part. Quelque chose d’inhabituel se passe

Ce pattern d’organisation de matière et d’énergie doit être compris comme une structure, quelque chose de non-chaotique.

Selon les auteurs, Bates défend un constructivisme « modéré » : l’univers n’est pas pur désordre car il existe certaines structures indépendantes de l’expérience des êtres vivants, mais ces patterns n’ont pas qu’une seule forme vraie car il y a autant d’interprétations des patterns que d’êtres vivants. C’est dans cette optique que l’information est à la fois objective (la présence de patterns qui existent « tous seuls ») et subjective (la potentialité d’interprétations de ces patterns par chaque être vivant). Bates propose l’exemple du givre sur une fenêtre : d’un côté c’est une structure qui est présente par elle-même, sans l’acte d’un sujet cognitif ; de l’autre, cette même structure de givre peut potentiellement devenir une information différente selon le sujet qui la perçoit – un artiste, un physicien ou un météorologue n’en fera pas la même interprétation.

Dans leur lecture de la pensée de Bates, Capurro et Hjorland soulignent aussi que, bien que l’interprétation des patterns soit personnelle, il est quand même possible de voir émerger des interprétations inter-subjectives, c’est-à-dire que les différences sélectionnées comme pertinentes ressortent en fonction des savoirs partagés. Dans une communauté, il y a une négociation pour définir ce qui est informatif.

La méthode générale de conceptualisation relativisée – Mugur-Schächter, 2006

Dans son ouvrage Sur le tissage des connaissances, la physicienne Mioara Mugur-Schächter analyse comment nous conceptualisons à partir d’une réalité a-conceptuelle. Elle met particulièrement en avant l’importance de la structure de réception de l’individu dans le processus de construction du sens. L’information résultant de l’interaction des données avec la structure de réception, il est possible, à partir des mêmes données, d’obtenir des informations différentes. Mugur-Schächter prône donc une conception subjective de la représentation de la réalité.

Conclusion

Cet article donne une bonne vue d’ensemble des recherches menées par rapport au concept d’information. Les approches présentées permettent d’avoir des pistes de réflexions sur les problématiques liées à la sémantique de l’information, sur les notions d’objectivité et de subjectivité, ou encore sur les liens entre l’information et un sujet perceptif.


Référence : LELEU-MERVIEL, Sylvie, USEILLE, Philippe, 2008. Quelques révisions du concept d’information. In: PAPY, Fabrice (dir.). Problématiques émergentes dans les sciences de l’information. Paris: Hermès science publications, pp. 27-56. Traité des sciences et techniques de l’information.

Lien vers la présentation : Présentation_concept_information