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Dans le cadre du cours « Séminaire de recherche », j’ai eu l’occasion de pouvoir lire un ouvrage faisant partie de la « collection traitement de l’information » de Fidelia Ibekwe-SanJuan, édité par Lavoisier en 2012, qui s’intitule « La science de l’information : origines, théories et paradigmes ». Il s’agit d’un ouvrage qui synthétise, décrit et essaie de définir, du point de vue épistémologique, la science de l’information, ses fondements et ses courants. Je conseille ce livre à tous ceux qui voudraient approfondir ou mieux comprendre la science de l’information, d’où nous venons et où nous allons. L’ouvrage fait un état de l’art concernant la discipline et recueille de nombreuses citations qui sont intelligemment contextualisées par l’auteure. Dans ce billet de blog, je vais m’attarder sur le troisième chapitre de ce livre, intitulé : «Définir l’objet de la science de l’information ».[1]

L’auteure, en s’appuyant sur un état de l’art très approfondi, arrive à identifier trois périodes qui montrent le cheminement et les transformations que la Science de l’Information a subi à partir de 1970 pour ensuite pouvoir définir l’objet de la SI. Ensuite elle se penche sur les différences apparemment inconciliables qui séparent l’approche française et anglo-saxonne de la Science de l’information. Toutefois, et on le verra par la suite, ces différences n’existent pas.

La première période, celle qui va de 1970 jusqu’à 1990, est une époque caractérisée par une vision processuelle de la Science de l’Information (qui veut étudier les schémas qui gèrent l’information). En effet, suite à la reconnaissance de l’existence de cette discipline, la Science de l’Information a essayé de se légitimer en se basant sur des paradigmes scientifiques, tel que la théorie de Shannon, pour pouvoir justifier sa propre existence, en se nimbant d’une allure plus « scientifique ». Ce souci de se doter de paradigmes scientifiques est un reflet d’une tendance de l’après-guerre, concernant toutes les SHS.
Cette vision est aujourd’hui mise en cause car il y a une vision qui attribue à la science de l’information une mission sociale plus marquée.
La deuxième époque, celle qui commence en 1980 et se termine environ autour de 1995 est une période marquée par des chercheurs qui prônaient une vision de la science de l’information plus proche de la bibliothéconomie, de la science du document en arrivant jusqu’au point de mettre en discussion l’appellation de la science de l’information en voulant substituer information avec documentation ou « documentologie ». Naturellement, toutes ces tentatives sont tombées à l’eau : en effet, le véritable objet d’étude de cette discipline n’est pas le document, qui est juste un moyen de conserver, transmettre et gérer l’information mais l’information en elle-même.
La troisième époque, que l’auteure définit comme celle du doute, a commencé en 2000 et elle nous concerne encore directement. L’auteure la définit ainsi car toutes les définitions précédentes sont mises en causes et il y a un désir de plus en plus grand de pouvoir se démarquer d’une vision trop technique de la discipline. Effectivement, les nouvelles tendances ont comme objectif de promouvoir une vision plus « socioculturelle » de cette discipline, c’est-à-dire qu’il y a un intérêt plus marqué envers les individus et les rapports que ceux-ci entretiennent avec l’information. En outre, on remarque la nécessité de pouvoir appliquer dans notre travail des approches méthodologiques variées et composites, tant scientifiques que sociales : en somme, cet omnivorisme des pratiques, les nombreux emprunts de méthodologies appartenant à d’autres disciplines démontre un fois de plus que tout peut nous servir et que nous sommes encore loin de pouvoir définir avec précision ce qu’est exactement la science de l’information et de pouvoir circonscrire minutieusement le périmètre de cette discipline, et pour cause![2] Effectivement la science de l’information ne peut pas se définir par son objet d’étude car il s’agit d’une transdiscipline, un hybride qui phagocyte en soi plusieurs courants et approches qui la rendent difficilement saisissable. En effet, Anne Koupiec en parlant des bibliothécaires (je vais substituer ce mot avec Science de l’Information), nous dit que :

« Ce qui est particulièrement remarquable, c’est qu’il est quasiment impossible de rendre compte de la diversité des activités (…) [de la Science de l’information] à l’aide d’un seul verbe, alors qu’un médecin soigne, un mécanicien répare et un professeur transmet. De surcroît, l’examen des activités (…) [de la Science de l’information] a conduit à évoquer les et non le métier (…) [faisant partie de la science de l’information] en raison de leur très grande variété et du recours à des compétences très différenciées. » (Kupiec 2003) [3]

Cette apparente confusion n’est cependant pas un signal d’alerte. Tous ces débats, toutes ces variations ne font que souligner la vitalité de cette discipline. Il n’est pas anodin dans ce contexte de souligner le fait que les disciplines scientifiques sont des constructions artificielles qui ont été fixées par les hommes durant le dix-neuvième siècle et en ce qui concerne la SI, depuis cinquante ans seulement. Rien n’est donc immuable et figé, au contraire: tout peut évoluer et se métamorphoser au fil du temps.

A côté de cette difficulté de trouver des définitions univoques, la science de l’information serait aussi traversée par une lutte intestine opposant la vision française et anglo-saxonne de la discipline [4]. Les premiers, qui la nomment Science de l’information et de la communication (SIC), rendent encore plus ardue la tâche de définir l’objet de cette discipline car elle englobe deux concepts qui ne sont pas des synonymes, en devenant ainsi une interdiscipline. De plus, les français trouvent la vision anglo-saxonne trop technique, ce qui en ferait, par conséquent, une discipline stérile sans voies d’avenir alors que dans l’hexagone on se concentrerait davantage sur le côté humain et sociologique de l’information.

Cependant, l’auteure, en passant en revue la littérature scientifique à échelle mondiale, souligne le fait que cette opposition tranchée et apparemment inconciliable n’existe pas et si cela existe, elle ne toucherait que à des questions superficielles et aux détails. Cette apparente diversité est peut-être due à une méconnaissance réciproque, car les deux communautés scientifiques se mélangent et collaborent peu ensemble.

Pour conclure, l’auteure rappelle que à partir du tout début la Science de l’information a été mise en question et plusieurs en annonçaient sa disparition rapide, cependant elle semble encore se porter très bien aujourd’hui, 50 ans après sa création. La nature de cette discipline reste toutefois encore très débattue et même son statut de science est parfois mis en discussion : ne s’agirait-il pas plutôt d’un art pratique, c’est-à-dire d’un ensemble de moyens pratiques pour gérer l’information ?
Nous risquons peut-être de tomber dans des discussions byzantines, stériles et sans issue. On le rappelle : la science de l’information ne se définit pas par l’objet de ce qu’elle étudie mais :
« c’est le regard (…) qui fait la spécificité de la discipline et non les objets eux-mêmes, a fortiori lorsque ces objets appartiennent à tout le monde et sont étudiés par des disciplines voisines (…) ». (Ibekwe-SanJuan 2012, p. 104)

Massimiliano Mennillo


[1] IBEKWE-SANJUAN, Fidelia, 2012. » Définir l’objet de la science de l’information ». In: La science de l’information: origines, théories et paradigmes. Paris: Lavoisier, pp. 89-102. Collection Traitement de l’information [1]

[2] Carte de la science de l’information, adapté de La science de l’information de Yves le Coadic. Wikimédia commons [en ligne]. 14 mars 2013. [Consulté le 20 novembre 2014]. Disponible à l’adresse : http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Carte_de_la_science_de_l%27information.png [2]

[3] KUPIEC, Anne, 2003. Qu’est-ce qu’un(e) bibliothécaire ?. Bulletin des bibliothèques de France [en ligne], n° 1, 2003 [consulté le 20 novembre 2014]. Disponible à l’adresse : <http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2003-01-0005-001&gt;. ISSN 1292-8399 [3]

[4] IBEKWE-SANJUAN, Fidelia, 2012. «  The French Conception of Information Science: Une Exception Française? ». Journal of the American Society for Information Science and Technology (ASIS&T) [en ligne]. 63(9): 1693-1709. [consulté le 26 novembre 2014]. Disponible à l’adresse: https://hal.archives-ouvertes.fr/file/index/docid/681932/filename/ibekwe-JASIST-12-HAL.pdf [4]